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samedi 22 juin 2013

Conférence sur la création littéraire burundaise à Paris


Le samedi 11 mai 2013, le CAPDIV organisait à Paris une conférence intitulée « Le Burundi et le Rwanda au miroir du roman ». Deux communications universitaires suivies d'un débat ont tenté d'interroger les liens tissés entre l'univers fictionnel du roman et l'Histoire burundaise et rwandaise.

Par Céline Gahungu, professeure agrégée de Lettres,
doctorante à Paris-Sorbonne,
Chercheuse associée à l'ITEM

Lors de la conférence. A gauche, Céline Gahungu présentant « L'Histoire burundaise au miroir
de deux romans : 
La Descente aux enfers d'Aloys Misago et Baho ! de Roland Rugero »  ¢dr

Un public varié, composé d'une quarantaine de personnes dont le slameur Gaël Faye, universitaires, étudiants, personnes issues de différentes communautés africaines mais également simples curieux désireux d'en apprendre davantage sur le Burundi et le Rwanda … Voilà le public lors de cet après-midi de réflexion et de débats sur l'Histoire des deux pays, trop souvent méconnus et objets de stéréotypes, mais également sur le rôle que peut jouer la création littéraire dans un processus de reconstruction et de réconciliation.
La première intervention ayant pour titre « Postérité et détournements des mythes coloniaux dans Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga », a été prononcée par Pierre Boizette, étudiant en Master à l'Université Paris X Nanterre. Ma communication portait quant à elle sur le Burundi : « L'Histoire burundaise au miroir de deux romans : La Descente aux enfers d'Aloys Misago et Baho ! de Roland Rugero ».

Une initiative du CAPDIV : naissance d'un projet

Le CAPDIV, association dont l'objectif est de lutter contre préjugés et discriminations par l'accès au savoir, organise régulièrement des colloques mettant à l'honneur les cultures africaines et issues des diasporas. Le panafricanisme, l'écriture de Sony Labou Tansi, le rôle des soldats africains au cours des deux Guerres mondiales ou encore l'action et la pensée de la célèbre féministe afro-américaine Angela Davis sont autant de sujets qui soulignent la diversité des centres d'intérêt du CAPDIV.

Membre de cette structure depuis quelques années désormais, il m'est venu une idée au cours de l'hiver 2012 : consacrer un événement à la création littéraire burundaise, encore malheureusement peu connue. Bien entendu, mon attachement profond à ce pays qui est en partie le mien a joué un rôle évident. Mais des enjeux scientifiques ont également présidé à ce choix. Du patrimoine oral ancien encore fécond à l'émergence de Samandari qui met la révolution numérique au service de l'inventivité, il est grand temps me semble-t-il de constituer un discours critique et universitaire. Au cours de ces mois de réflexion, mes travaux ont reçu l'aide précieuse des différents acteurs des lettres burundaises. Les conseils avisés de Roland Rugero, d'Aloys Misago, des professeurs Ngorwanubusa, Manirambona, Nizigiyimana, mais également de passionnés tels que Luc Germain, l'un des fondateurs de Soma Éditions, Annabelle Giudice, de l'Institut français du Burundi et d'Ana Tognola, de l'association Sembura, ferment littéraire, ont guidé mes recherches. 

La Conférence est à retrouver sur Facebook sur ce lien

Au cours de mes lectures, un constat s'est rapidement imposé : les troubles et vicissitudes de l'Histoire constituent bien souvent la trame choisie par les auteurs burundais. Parmi les pages très intéressantes que j'ai parcourues, deux romans publiés à la date symbolique de 2012 ont attiré mon attention : La Descente aux enfers d'Aloys Misago (éditions AML) et Baho! (Vents d'ailleurs) de Roland Rugero. Traitant de deux périodes tragiques - les massacres de 1972 et les conséquences de la guerre une dizaine d'années après les affres de 1993 - les romanciers s'emparent d'une manière bien différente des douleurs du passé pour rompre les conséquences des silences et des non-dits.

L'écriture précise et réaliste d'Aloys Misago énonce les ravages d'ikiza, tentant ainsi de combler un terrible vide. Le romancier conte l'errance douloureuse de Ndayi aux confins du Burundi et de la Tanzanie. L'adolescent de quatorze ans, dont le père et les frères aînés ont été assassinés, est confronté aux massacres auxquels se livrent impunément les troupes du Président Micombero. Baho! évoque la violence qui ronge une communauté villageoise, hantée par les conséquences de 1993 et de la guerre. Nyamuragi, un jeune muet dont les parents ont été assassinés, est accusé injustement d'avoir violé Kigeme. Les étapes de son lynchage, entremêlées aux bribes de ses souvenirs et des pensées d'une vieille borgne qui suit son chemin de croix, traduisent le délitement de la société burundaise.

En dépit des différences de style et de sujet, des questionnements identiques sont apparus à la lecture de ces deux ouvrages : quels mots, quels procédés sont en mesure de traduire des scènes traumatiques? Comment prendre la parole pour dire des réalités longtemps tues, qui parfois ne font pas l'objet d'une concorde nationale? Comment donner sens au passé grâce à la fiction? Comment construire dans l'espace du roman une mémoire et un imaginaire communs à tous les Burundais en mettant en scène les terribles conséquences des clivages « ethniques » mais également leur dépassement?

Pierre Boizette, jeune chercheur passionné par la richesse culturelle des Grands Lacs, a constaté de véritables résonances entre La Descente aux enfers, Baho! et le roman de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil. L'idée de la conférence « Burundi, Rwanda au miroir du roman » était née. Il s'agissait de montrer comment trois auteurs, brisant les mythes issus de la colonisation qui ont tant fait souffrir les deux pays, offrent une réflexion à leur public en investissant le champ de l'imaginaire et du symbolique.

Un public intéressé et curieux

Au-delà des divergences très stimulantes, un consensus est apparu, magistralement formulé par le Professeur Elikia M'Bokolo. Les différentes formes de création littéraire en kirundi et en français - qu'il s'agisse du roman, de la poésie, du théâtre ou encore du slam - sont une véritable chance pour le Burundi. Grâce à la liberté créatrice se dessine la reconquête d'une Histoire longtemps confisquée et qui fait sens, Histoire que l'écriture est chargée d'accueillir, de dire et de transmettre. Au-delà de la prise en compte du passé, le chatoiement de la parole et de l'imagination dans le pays de l'ijambo est en mesure de porter l'espoir en donnant une représentation aux questionnements, aux doutes et aux rêves des Burundais.
Reste désormais à poursuivre les recherches sur la création littéraire burundaise, en prenant en compte deux paramètres primordiaux : la diffusion du livre au Burundi et les difficultés que rencontrent les auteurs désireux d'être édités.

Un essai qui fera date va bientôt paraître : le Professeur Juvénal Ngorwanubusa, auteur d'un passionnant roman intitulé Les Années Avalanche, s'apprête à publier une anthologie consacrée à la littérature burundaise. Le CAPDIV compte organiser d'autres événements relatifs à la richesse culturelle burundaise dans les années à venir. Et à n'en pas douter, la diversité de la tradition orale, les méditations subtiles de Michel Kayoya sur les vertus de l'ubuntu ou encore le bouillonnement de la jeune garde littéraire burundaise seront autant d'objets d'étude qui nourriront mes recherches dans les années à venir.

Deux entretiens avec Elikia M'Bokolo ont été enregistrés après la conférence. Ils seront diffusés sur les ondes de RFI en juillet, dans le cadre de l'émission « Mémoire d'un continent. »

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