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Prix
Médicis, dans la catégorie Essai,
ce
pavé de 700 pages est ce qu'il y a à la fois de plus humain et
d'exigeant en matière d'écriture sur une histoire riche, très
large, longue, africaine, mondiale, violente et actuelle, celle d'un
pays, la République Démocratique du Congo. Survol*.
Par Roland Rugero
Il
est des livres à être lus, par l'ampleur de leur regard qu'ils
offrent sur la marche du monde. Ainsi est Congo,
une histoire (Actes
Sud, 2010)
dans
lequel David Van Reybrouck, un archéologue flamand, nous entraîne
dans les 90.000 ans de la touffeur de l'histoire de l'actuelle RDC,
dense comme sa forêt. Un travail de fourmi pour lequel l'auteur, par
ailleurs journaliste, prélèvera 6 ans de sa vie pour consulter,
entre autres, 5.000 sources, après avoir renoncé à une brillante
carrière académique.
Voici
donc le vieux Nkasi, 126 ans, un miracle de la vie, qui permettra à
l'essayiste belge d'avoir
« une vue panoramique de l'histoire du Congo, depuis la fin du
19ème siècle jusqu'à nos jours. »
Voilà Regine et Ruffin, l'une directrice d'une école catholique
pour filles, l'autre jeune écolier, tous Zaïrois de l'an 1990, au
cours duquel Mobutu annonce la fin du parti-État. Pierrot Bushala
analyse un mariage raté au début des années 1990, pour cause de la
montée des tensions ethniques. Les sœurs Fatima et Fina,
commerçantes, harassées par les aléas des affaires dans ce
pays-continent qui, au passage, possède « les douanes les plus
chères au monde.» Commandant
César qui a servi sous Mobutu, Kabila père puis fils, avant de
s'offrir une brochette de pays de l'Asie à la recherche d'un asile.
Albert Tukeke, 80 ans, guichetier avant l'indépendance et lointaine
parenté de Patrice Lumumba, qui parle des milles et unes
humiliations infligées par les Belges aux Congolais. Les écrits du
père Tempels sur
La Philosophie Bantoue, etc.
Une
tonalité originale
Au
total, 500 témoins oraux qui donnent au texte une richesse humaine
unique sur le sujet : «J'étais mal à l'aise sur le Congo avec
ce que j'avais appris à l'école ou les histoires familiales»,
concède David, en expliquant les raisons qui l'ont poussé à se
consacrer au sujet. Son père était au Katanga comme coopérant de
1962 à 1966. Et « dans ma jeunesse, j'étais toujours fier de
dire : Mon
père n'était pas au Congo en colon, mais après
l'Indépendance ! Mais
je me suis rendu compte, plus tard, que l'époque et la région dans
lesquelles il a travaillé était caractérisé par une espèce de
'colonialisme tardif' … »
A
travers cette Histoire du Congo, écrite à l'aide d'histoires du
quotidien, émerge des millions de voix d'un peuple, à l'origine
composé des centaines de tribus, dont les membres seront bientôt
exilés, séparés, rassemblés ou tués pour assouvir les besoins de
la métropole belge en matières premières pour ses industries.
Cela
commence avec la mainmise du roi Léopold II sur le Bassin du Congo,
avec la « fameuse » Conférence de Berlin à l'issue de
laquelle il devient, par union personnelle, roi-souverain de l’État
Indépendant du Congo (EIC) : «Il faut remonter loin, dans
l'histoire occidentale, au 6ème siècle, pour voir une telle
identité entre un souverain et son territoire», explique David van
Reybrouck. Le commerce d'ivoire du roi ayant échoué (tous les
éléphants ont été abattus), la « rentabilité » de la
colonie sera assurée avec l'explosion de la demande mondiale en
caoutchouc, suite à l'invention du pneu par l'Écossais Dunlop. En
1908, face au tollé mondial que suscitent les atrocités commises
dans l'exploitation du Congo, Léopold II fait brûler les archives
sur son aventure africaine, avant que la Belgique reprenne
officiellement la colonie.
Les
péripéties d'un peuple
Saviez-vous,
par la suite, que la force publique congolaise a pourchassé les
Allemands en Tanzanie lors de la première guerre mondiale et
les Italiens en Éthiopie lors de la seconde ? Qu'il y a eu des
militaires congolais jusqu'en Birmanie ? Qu'à l'heure de
l'indépendance, en 1960, le Congo était le pays de l'Afrique
sub-saharienne le plus alphabétisé, avec 140.000 km de routes
goudronnées, des centaines d'hôpitaux et d'écoles contre … 16
diplômés d'université, en psychologie et en pédagogie
principalement, pour gérer un pays de 2,345 millions de km², du
jour au lendemain ? Que l'Église catholique a activement participé
à freiner le développement intellectuel de l'élite congolaise ?
Que la musique y a toujours joué un rôle politique ? Que
l'africanisation de l'armée congolaise par Lumumba dans les 15 jours
qui suivirent l'obtention de l'Indépendance fut une terrible erreur
dont les conséquences se font toujours sentir ? Que durant les 6
premiers mois de son indépendance, le Congo allait connaître une
grave mutinerie dans l'armée, une fuite massive des Belges suivie de
l'invasion de l'armée belge, puis l'intervention militaire des
Nations Unies (dont un secrétaire général tué, fait unique dans
l'histoire de l'organisme), le soutien politique de l'Union
Soviétique, une crise constitutionnelle sans égal, deux sécessions
(au Katanga, puis au Kassaï) portant sur un tiers de son territoire,
en plus de la mort tragique de son premier ministre arrêté et
torturé ?
Et
qu'en renommant « Zaïre » le pays qu'il a pris de force,
et par la ruse, en 1965, Mobutu Sese-Seko copie une faute
d'orthographe commise par un cartographe portugais du 16ème siècle
qui, à l'origine, voulait écrire Zadi (« rivière »,
en kikongo) ?
Voilà
pourquoi il faut lire Congo,
une histoire.
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*Cet
article est rédigé entre autres avec des extraits de l'émission
« Idées » du 2 novembre 2012 sur RFI, dans laquelle
Edouard
Deldique
accueillait David van Reybrouck ...
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